Ma chère lectrice, mon cher lecteur,
Je disais dans ma chronique jeudi dernier que le mémorandum d’entente N’était PAS un accord paix. C’est une opération de sauvetage pétrolier déguisée en diplomatie, un pansement posé en catastrophe sur une rupture de stocks de pétrole qui devient ingérable pour Washington.
Il n’aura pas fallu 24h pour que s’installe comme prévu, le bazar.
Le début des négociations qui devait avoir lieu vendredi à Genève a été annulé et reporté sine die…. Israël a immédiatement rompu le cessez-le-feu au Liban. Les Gardiens de La Révolution en Iran ont riposté en fermant à nouveau le détroit d’Ormuz… Et pourtant les délégations iraniennes et américaines semblent reprendre le chemin de laSuisse et des négociations.
Nous sommes face à un dilemme entre une paix impossible et une guerre trop coûteuse…
La paix est impossible car les questions fondamentales sur le nucléaire iranien et le régime du détroit d’Ormuz ne sont pas plus près d’un accord qu’au mois de mars. La paix est impossible car elle mettrait en danger l’existence même d’Israël à long terme et celle de Netanyahu et du pouvoir en place à court terme.
Les précédents des pays qui ont accepté de négocier l’abandon de leur programme nucléaire militaire sous pression américaine sont instructifs.
La Libye de Kadhafi a abandonné son programme en 2003, après des années de sanctions, dans un accord signé en grande pompe avec Washington et Londres. Huit ans plus tard, Kadhafi était lynché dans une rue de Syrte, et son pays s’est transformé en État failli livré aux milices.
La Corée du Nord, elle, a observé et tiré ses conclusions : jamais elle n’a abandonné son programme nucléaire, et elle est toujours là. L’Iran a certainement fait la même lecture. Ce qui explique pourquoi, dans ce mémorandum, le programme nucléaire militaire est soigneusement préservé, renvoyé à de vagues discussions futures.
La vraie raison de la signature : les stocks de pétrole
Alors pourquoi signer maintenant, si rien n’est réglé sur le fond ? Trump lui-même a lâché la vérité : les stocks de pétrole étaient en chute libre, et il n’en restait plus que pour quatre semaines avant d’atteindre des zones « véritablement compliquées ».
Voici ce que cela signifie concrètement. Ce dont on parle, ce ne sont pas les réserves stratégiques américaines (le SPR) que les gouvernements successifs ont allégrement pillées depuis 2020. Ce sont les stocks de Cushing, en Oklahoma — le cœur physique du marché WTI, là où s’échangent et se livrent les barils de pétrole américain. Ces stocks sont tombés à environ 21 millions de barils, au seuil minimum en dessous duquel vous avez des problèmes de pompage et de qualité.
Exxon Mobil a sonné l’alarme début juin : lorsque les stocks atteindront leurs plus bas historiques, le prix du Brent physique pourrait grimper à 150-160 dollars le baril. Les futures juillet tournaient encore autour de 90-94 dollars — mais la prime de risque était là, suspendue comme une épée de Damoclès.
Hormuz : fermé avant d’être réouvert
Trump a proclamé qu’Hormuz serait « complètement ouvert » le jour de la signature. La réalité est plus prosaïque.
La raison est simple : les mines. Avant la guerre, les agences de renseignement américaines estimaient que l’Iran possédait 5 000 mines marines. Les Gardiens de la Révolution avaient délimité une « zone dangereuse » de 1 400 km² dans le sud du détroit. Le Pentagone avait même briefé le Congrès en avril : le déminage pourrait prendre jusqu’à six mois.
Sur le péage — ou plutôt les « frais maritimes » que l’Iran entend prélever — les informations restent contradictoires. Trump dit sans péage, les Iraniens parlent de frais pour « protection de l’environnement » et « assurance des navires ». Comme l’a très justement formulé JD Vance, « cette question devra être réglée dans le cadre des négociations techniques ». Face à l’urgence, Téhéran accepté de ne pas prélever de péage pendant les 60 jours de négociation.
Le marché du pétrole, anesthésié par la manipulation
À Cushing, il se passe quelque chose de plus structurel que la simple crise géopolitique. Le marché du pétrole a été tellement manipulé par les annonces de Trump ces derniers mois — tantôt en faveur d’une paix, tantôt d’une escalade — que les traders ont progressivement arrêté de jouer.
Quand les traders quittent un marché, la liquidité s’évapore. Et quand la liquidité s’évapore, les prix peuvent bouger de manière beaucoup plus abrupte dans un sens ou dans l’autre. C’est précisément cette situation qui rend le marché pétrolier actuel extrêmement dangereux : les stocks sont aux plus bas, la liquidité est faible, et à la moindre mauvaise nouvelle, nous pourrions avoir un mouvement haussier brutal et rapide.
La reconstitution des stocks prendra des mois. Un super-tanker, ça avance à la vitesse d’un vélo. Il faut traverser l’Atlantique, contourner l’Afrique ou passer Suez, atteindre les terminaux américains. Même si Hormuz rouvrait demain matin, les stocks ne remonteraient pas avant des mois et plutôt des années.
Le cauchemar européen : pris en étau entre l’Iran et la Russie
Et nous, Européens, là-dedans ? Nous sommes pris en étau — et nous semblons ne pas nous en rendre compte.
D’un côté, la crise d’Hormuz a détruit une partie significative de l’offre de GNL mondial. Selon l’Agence internationale de l’énergie, même avec la réouverture du détroit, on fait face à une perte d’offre de 15% sur trois ans pour le gaz naturel liquéfié, en raison des destructions d’infrastructures et des délais de remise en service. Le gaz qatari disponible que l’Europe comptait utiliser pour se passer du gaz russe est parti en Chine — le Qatar a signé un contrat de 27 ans avec Sinopec. Et même sans cela, le Qatar avait déjà menacé de couper ses livraisons à l’Europe à cause de la réglementation européenne CSDDD.
De l’autre côté, au G7 d’Évian, les dirigeants ont adopté une posture nettement plus belliqueuse vis-à-vis de la Russie : nouvelles sanctions sur l’énergie. La Commission européenne prévoit d’arrêter les importations de GNL russe à la fin 2026, et de couper les gazoducs d’ici l’automne 2027.
Le résultat ? Les stocks de gaz européens sont actuellement à 35-38% de leur capacité, contre plus de 50% habituellement à cette période. Au 1er avril 2026, le taux de remplissage n’était que de 28% — un plus bas depuis la crise de 2022. Pour passer l’hiver, il faut atteindre 80-90%. On en est très loin. Et Poutine pourrait couper les gazoducs restants à la première tension.
Les prix du gaz en Europe avaient explosé en 2022. Si le scénario se répète, vous avez d’abord le gaz, ensuite l’électricité, et ensuite toute la chaîne inflationniste qui se remet en marche.
Dans ce contexte, ma recommandation est double.
Pour ceux qui sont déjà positionnés sur le pétrole et le gaz européen, gardez le cap, les fondamentaux restent haussiers.
Sur le pétrole : le risque de spike haussier reste élevé à court terme. Les stocks de Cushing sont au plancher, la liquidité est faible, le déminage prendra des semaines à des mois. Toute position longue sur le WTI ou le Brent doit intégrer ce scénario de reconstitution des stocks, qui sera lui-même haussier.
Sur le gaz en Europe : c’est le vrai sujet de fond pour les 12 prochains mois. Les ménages et les entreprises européens doivent anticiper une volatilité forte des prix de l’énergie cet hiver. Pour ceux qui ont la capacité de le faire, fixer le prix du gaz maintenant, avant les tensions de l’automne, est une précaution élémentaire. Pour les investisseurs, la mascarade de paix est une dernière opportunité de vous positionner sur le gaz européen et son potentiel de gain explosif.
Je vous signal que le prochain point de situation avec les membre de la conférence des investisseurs lieu demain soir, lundi 22 juin à partir de 20h.
À votre bonne fortune,
Guy de La Fortelle
